EXTRAIT
Mère qui alimente, restaure et rassasie, elle est
la nourricière. Cet enfant que la femme a mûri
le temps de neuf mois bien ronds, lui communiquant par osmose
le meilleur d'elle-même, le voici! A peine issu d'elle
dans le sang, les sanies, les douleurs, il est élevé
à ses lèvres et placé au sein, blotti
contre elle, au plus étroit, peau à peau,
dans un cercle de silence magique : instants de plénitude.
Elle respire l'odeur saoulante de cette part de son corps
si proche et cependant autonome - le cordon est définitivement
tranché. L'enfant lui tend sa bouche avide à
combler, lui offre ensuite sa béatitude repue, scandée
de soupirs replets, ses paupières lourdement closes,
ses sourires intermittents tel un signal allumé de
loin en loin, pour confirmer la certitude d'une présence.
Petit de femme, petit de Dieu.
Viendront plus tard d'autres nourritures, plus subtiles
: chansons, mots d'amour, tendres litanies enfilées
comme perles. La langue humaine coulant d'amont, de bien
plus haut que soi, irriguant la race, passe d'un corps à
l'autre, fabuleuse. Relais. Mère et enfant goûtent
le suc des vocables,les nuances et les finesses, la maîtrise
du fil de la phrase, les jeux et acrobaties. Choc de mots,
étincelles, révélations - éblouissements
et troubles. Le dialogue s'instaure entre deux consciences,
cherchant voie dans la confusion des sensations, des sentiments,
des idées. En prenant appui sur la parole offerte,
la mère invite à rebondir, aller plus loin,
tracer. A cheminer, tantôt de concert et tantôt
solitaire. A lire et à relire sa vie aussi bien qu'à
déchiffrer l'univers.Elle transmet les héritages
- savoir-faire et valeurs invétérées.
Oui, elle allaite à jamais. Elle assure l'amour de
loin, nourrissant encore, en toute discrétion. Je
suis là, dit-elle, tu le sais, même si je ne
t'adresse plus de signe éclatant. Tu peux compter
sur moi à la vie, à la mort.
Mathématique paradoxale: ce que je divise apparemment,
ce que je donne à d'autres ne t'est pas enlevé,
mais se trouve décuplé. Chaque enfant, unique,
s'inscrit dans la partition familiale, et l'enrichit de
sa note personnelle. Au noeud de cet assemblage multiple
et singulier naît une famille.
Mère et père Au lieu de sacrer, de consacrer
un seul sexe, qu'on célèbre l'alliance! La
force de la vision androgyne - homme et femme ensemble -
est d'incarner les qualités attribuées à
l'un ou à l'autre, en vertu d'une tradition très
relative, fort contestable. Mère-père. Douceur
et fermeté. Chacun capable de tenir le gouvernail
aussi bien que de dormir dans la cale lorsque l'autre prend
le quart. D'avancer en tête et de fermer la marche.
De concevoir et de réaliser. Elle élève
la grosse voix comme il chante à notes claires. Elle/il
dévide les comptines et repousse les ombres, il/elle
gagne le pain et le distribue. Elle taille, élague,
arrose, tout comme il s'assoit au jardin afin de rire à
la brise, aux roses trémières balancées
dans la lumière. (p.11 et 12 )
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