A
l'aube, quand la fièvre se repose, l'enfant se souvient
qu'au dehors l'automne
règne et qu'il courait dans les feuilles craquantes,
sous une pluie de
marrons. Comme il courait.
- Je n'irai pas à l'école, je ne mangerai
plus, je ne grandirai plus, je suis malade. J'ai mal à
la tête, très mal à la tête.
L'enfant s'enfouit sous la couette.
Dehors le vent hurle. Sa voix de colère ardente traverse,
transperce les branches et les toits. D'effroi, les dernières
feuilles et les tuiles faîtières s'envolent.
Dehors des cataractes de pluie dévalent les chemins
de la forêt et cascadent vers les prés trempés.
Dehors l'obscurité règne; un grand noir terrifiant
qui précipite les gens vers les abris, le cercle
étroit des lampes, le feu clair et pétillant.
Dans la chambre nue, seule, la tapisserie affiche son fouillis
réconfortant. Sur le mur est, un artiste
fou a peint des rochers boisés entre lesquels se
devine une grotte d'un rouge vermillon qui appelle l'enfant
à la fugue. Quand la fièvre qui le cloue au
lit escalade les clochers, il s'engouffre dans la gueule
béante et s'y enfonce, s'y enfonce, s'y enfonce toujours
plus avant. Il doit ramper. Réussira-t-il à
rejoindre Garance, la femme immense dont les bras tendres
l'accueilleraient?
- Tu es là?
L'enfant tâtonne:
- Tu es là?
- Je suis toujours là, tu le sais.
La voix est ferme et rassurante. L'enfant se love dans les
plis duveteux de la chair et pose sa joue contre le ventre
brûlant et sonore pour écouter battre le tambour
du sang. Alors la douleur s'apaise, la frénésie
qui rongeait ses tempes s'alentit et s'unit au flux maternel.
Il peut s'assoupir. Il sourit en sourdine dans un murmure:
- On est bien
Sans brusquerie Garance force l'enfant à se relever:
- Tu es bien mais tu ne seras pas toujours bien dans mes
bras. Lève-toi! Il est temps pour toi de grandir,
d'avancer tout seul dans la forêt des hommes. Je veux
être fière de toi.
L'enfant tente de résister. Il s'accroche en vain
au corps lumineux. Garance le maintient droit et l'oriente
vers l'entrée de la grotte; elle accompagne son départ
de mots viatiques:
- Tu seras toujours près de moi. Tu peux m'oublier,
moi je ne t'oublierai pas. Va maintenant.
D'autres jours, c'est le mur ouest qui le hèle.
Le peintre y a déployé les ruelles d'une ville
labyrinthe, le grouillement des artères autour des
places et des carrefours que domine la silhouette d'un château
fantôme. L'enfant erre longuement sur les pavés
ronds et glissants; il trébuche, il s'agrippe aux
murailles couronnées de tessons agressifs et s'écorche
les paumes aux briques désunies, saillantes. Il cherche
obstinément l'issue qui lui permettra d'atteindre
le bâtiment hérissé de tourelles et
de gargouilles, à la cime du pic pierreux. A trop
fixer la girouette repère, ses yeux se fatiguent
et se couvrent de taches noires. On dirait qu'une guerre
féroce a dévasté les lieux: où
se terrent les habitants?
-Il y a quelqu'un?
L'enfant s'accroupit et tente de discerner sous la surface
un autre labyrinthe enfoui, plus secret, des tranchées
refuges, qui sait, où se nicheraient les derniers
survivants:
- Il y a quelqu'un?
Il scrute fiévreusement le paysage pétrifié:
où rencontrer un passant qui se ferait passeur? Comment
percevoir une voix qui ait l'air de répondre?
- Il y a quelqu'un?
Son appel se fait rauque, s'étrangle. Qui entendrait?
Le silence reste majuscule: l'enfant pourrait escalader
ses branches. Il faut avancer cependant, se hâter
vers la silhouette grandiloquente qui masque tout l'horizon:
c'est là, dit-on, que se cache sous une identité
d'emprunt le Géant Docteur, capable de trouver le
nom du mal qui ronge l'enfant depuis des mois. Serait-ce
possible? L'enfant lui dirait:
- J'ai mal, j'ai peur d'avoir plus mal encore.
- Où as-tu mal?
- Partout. La tête surtout.
- Que voudrais-tu?
- Courir, courir comme avant. Rejoindre mes amis dans les
bois; ils ne viennent plus me rendre visite parce qu'ils
sont fatigués de tourner en rond dans ma chambre
et moi je n'ai rien pour les retenir.
La tempête naissante semble porter sur ses ailes une
voix puissante qui répète:
- Viens, viens donc. Viens, viens donc.
- Est-ce possible?
- Oui c'est possible.
Maintenant la pluie, mêlées de vents sauvages,
mitraille la ville; l'enfant s'égare au noeud de
l'écheveau; aveuglé, il se cogne aux angles
aigus. Il se recroqueville pour reprendre haleine avant
de reprendre sa route, mais les remparts s'épaississent
autour du château inaccessible. L'enfant s'épuise.
-Repose-toi. Demain tu y arriveras.
Si le Géant Docteur s'immobilisait à sa haute
fenêtre, pourrait-il reconnaître les larmes
de l'enfant fourmi, fondues dans les ruisseaux coulant du
ciel? L'enfant a sombré avec elles dans les limbes
du sommeil. Un rai de lumière s'est faufilé
entre les tentures fermées et tranche l'obscurité
de la chambre.
C'est une flèche de l'arc-en-ciel décochée
contre le mur nord qui fait sursauter l'enfant;
il se retourne sans cesse pour découvrir l'archer
aux mains qui ne tremblent pas; il ne voit personne dans
la poussière dorée. Alors il se laisse dériver
au fil de la rivière sinueuse, vagabondant entre
les herbes crépues, vers le Génie des eaux.
Il passe lentement sous le pont de ses gigantesques jambes
écartées et tire sur le bas du pantalon de
velours ocre. Arraché à son irrémédiable
mélancolie, le Génie des eaux se penche, se
plie en deux vers l'enfant qui saisit une mèche des
longs cheveux pareils aux branches des saules pleureurs
et grimpe sans effort vers la tête bourrue. Le petit
atteint la racine des cheveux.
- Donne-moi un coup de pouce.
Le Génie des eaux l'installe confortablement sur
son nez. C'est un jeu rituel entre eux. D'une fois à
l'autre les paroles qu'ils échangent sont les mêmes,
comme des formules magiques.
- Je ne te chatouille pas?
- Gare à toi si j'éternue.
- Ferme les yeux !
- Je ferme les yeux.
De ce point élevé, l'enfant embrasse tout
le paysage: les berges, les champs de blé et de colza,
le mont renflé comme un sein, le clocher de l'église
gravé sur le bleu du ciel. Ici, peut-être,
ici, il serait possible de garder la tête fraîche,
de maîtriser les chiens de la fièvre.
- Je vois une jument et son poulain sur le pré pentu
un peu plus bas que l'église. Je vois un moulin qui
a perdu ses ailes. Je vois. Lorsque l'enfant a fait provision
d'images, il effleure la pointe du nez d'un baiser bref.
Le Génie des eaux comprend à regret et le
pose délicatement entre les joncs:
- Tu veux déjà t'en aller?
- Je dois...
- Tu n'aimes pas ce panorama?
- Tu sais bien que si.
- Tu vas encore me laisser seul?
- Tu es grand, tu peux rester seul.
- Veux-tu vraiment retourner dans ton lit moite?
L'enfant voudrait et ne voudrait pas.
- Je reviendrai très bientôt,
- Ils disent tous cela. Combien se souviennent de moi?
- Je te le promets.
- Ne jure pas!
L'enfant devine: le Génie des eaux, rongé
par la mélancolie, est peut-être plus malade
que lui. Apprendre à être seul, c'est difficile.
Qui lui rendrait la confiance?
Le mur sud est vitré et restera transparent,
ouvert aux nuages changeants qui galopent à toute
heure du jour et de la nuit. De grands coursiers caparaçonnés
d'or et de blanc nacré, ce soir, pénètrent
en trombe dans la pièce nue. Leurs naseaux fument.
Les grelots de leurs colliers vibrent à l'unisson.
- Ils venaient du château, diront les uns.
- Mais non, c'est de la grotte qu'ils ont jailli, affirmeront
les autres.
- Je les ai aperçus qui soufflaient entre les hautes
herbes du chemin de halage, protesteront ceux-ci.
- Tout est possible, confirmeront ceux-là.
On ne sait pas. On ne sait rien. L'enfant, qui semblait
à l'étroit dans cet univers saturé
d'adieux, de sang, de cris, s'est dressé. Il a repoussé
les couvertures d'un geste vif. Les murs de la chambre se
sont effondrés dans une poussière scintillante.
L'enfant a saisi les rênes du cheval le plus proche;
d'un bond il a sauté en selle.
Lui, ce point qui s'efface à l'horizon, est-ce possible?
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