EXTRAIT
Moi
qui pâlis au nom de l’Alpha
C’était
lors de la promenade annoncée depuis la veille à
grand renfort d’avertissements :
-
Line, si tu ne finis pas tes épinards, tu ne viendras
pas avec nous.
-
Line, si tu ne t’endors pas tout de suite, tu.
-
Line, si.
Cette
façon qu’avaient les adultes de gâcher
le plaisir à force de chantages ! Mais elle y était,
en promenade, avec l’essaim des femmes de la famille.
Nuages
blancs
Emportements
d’orage
Frissons
du temps du sang
Elle
fendait les hautes herbes, coiffée d’un chapeau
de paille claire tandis que Maman avait déployé
l’ombrelle verte et couvert ses épaules d’un
voile bleuté, vaporeux.
Elle
se frayait un passage entre les ombelles et ces pestes d’orties
qui lui piquaient les mollets en dépit du tissu de
coton.
Nuages
blancs
Emportements
d’orage
Frissons
du temps du sang
Les
présages s’amoncelaient dans le ciel.
-
Aurons-nous un orage ? avait lancé tante Aline.
-
Un orage ? avait interrogé sa jumelle, tante Adrénaline.
Elle
n’aurait avoué à personne sa crainte
angoissée de l’éclair fauve, du fracas,
de la boule de feu impatiente de foudroyer l’arbre,
le troupeau, elle, moi.
-
Est-ce que je suis normale ? Est-ce que moi aussi je vais
mourir un jour ?
-
Un orage ! On verra.
avait riposté Maman, volontiers désinvolte,
traçant sa route assurée vers la halte : le
goûter sur les berges de l’Alpha.
Le
ruisseau n’était plus loin : son fredon sur
les cailloux était perceptible si l’on tendait
l’oreille à travers les feuilles bousculées
par un vent de plus en plus sauvage.
Line
l’avait atteint la première ; elle s’était
débarrassée de ses sandalettes et, les pieds
dans le courant, avait accueilli fièrement le gros
du troupeau.
-
Malheureuse ! Tu vas m’attraper une pneumonie ! Le
froid de l’Alpha après cette chaleur !
Aline
et Adrénaline avaient chuchoté d’une
seule sollicitude indignée ; il ne fallait pas que
je sois punie.
Maman
avait étalé la nappe, sorti les gâteaux
; elle calait le jus de fruit entre deux pierres lorsqu’un
éclair avait suspendu son geste. Il avait été
suivi de près par un roulement sévère.
-
Courons ! avait jeté tante Aline.
-
Filons! avait crié tante Adrénaline.
-
Je crois que ce serait préférable, avait concédé
Maman qui détestait renoncer à un plaisir
et niait volontiers l’évidence.
Elle
avait remballé les victuailles sans qu’on l’y
invite. Toutes avaient galopé par les champs, les
taillis, talonnés par les éclats. Est-ce que
nous allions mourir ? Elles avaient rejoint la maison,
fouettées par les premières gouttes.
Sauvée
! Cette fois encore. Pour combien de temps ?
Nuages
blancs
Emportements
d’orage
Frissons
du temps du sang
Elle,
dans la vie.
On
prend du plomb dans l’aile, on retourne sur les rives
de l’Alpha ; on constate que c’est un ruisseau
de rien du tout, juste à côté de la
maison de grand-père qu’on est venu accompagner
au cimetière. On enlève ses espadrilles et
on lance des pierres plates qui ricochent.
On
revient, de loin en loin. On cherche l’ombrelle de
maman et on trouve les lunettes de tante Aline, les gants
de tante Adrénaline, célibataires, emportées
à un mois d’écart. Leurs silhouettes
complices s’effacent dans l’escalier, se dérobent
au tournant du palier. Leurs voix couplées résonnent
dans la mémoire : « Malheureuse, tu. »
Maintenant
Maman noue le foulard bleuté, vaporeux autour de
sa tête, que la dernière chimiothérapie
a dégarnie, et se regarde dans le miroir du vestibule:
-
Cela me va bien.
Son timbre résolu vient bouleverser vos certitudes.
On
avance encore à travers ombelles et orties, on a
son petit sur les épaules et le pique-nique dans
le sac à dos. La veille, on s’est retenue de
fulminer:
-Si tu ne finis pas tes brocolis, tu.
On
se retourne parfois pour vérifier si l’aîné
suit; il a perdu son chapeau de paille claire ; on l’invite
à passer devant.
-
Tu entends le chant de l’Alpha ?
Il
se met à courir.
On
a les épaules moulues, on décroche le sac
après avoir posé le petit qui vacille, château
branlant ; on sort la nappe, les gâteaux et on met
le jus de fruit à rafraîchir.
-
Attention ! les galets glissent, tu vas.
On
se mord les lèvres, on s’en veut de jouer la
mère alarme.
Nuages
blancs
Emportements
d’orage
Frissons
du temps du sang
L’orage
ne vient pas ravager l’heure, alors on s’étend
sous le ciel, un enfant de chaque côté. On
ressuscite Aline, Adrénaline. Leurs rires retenus
sonnent en échos.
L’Alpha
murmure sa chanson sans relâche. De légers
nuages s’effilochent sur le bleu profond, là-haut
; on lève une main, on a toujours envie de toucher.
On
confie sa peur de l’éclair, du tonnerre. Le
grand dresse l’oreille ; le petit s’est endormi
au creux du bras.
On
pense que la mort vient sur la pointe de pieds, sans s’annoncer,
comme les vrais amis, et que l’omega est inscrit au
bas du parchemin, au terme du chemin.
Colette
Nys-Mazure
Cette nouvelle a reçu le Prix du Centenaire de l’Association
des Ecrivains Belges en 2003
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