EXTRAIT
Filles et mères
Trois petits-enfants sont nés en l'espace de deux
semaines. La maison est envahie de cris de nourrissons,
de seins gonflés, de langes souillés, de petites
grandes soeurs excitées, tendres et jalouses, de
cadeaux de naissance, de verres à moitié vides,
d'assiettes encore pleines. Le téléphone sonne,
la porte s'ouvre. Il manque des fruits, du choco, des pommes
de terre. Le four a été mal programmé
et la viande du dîner n'est pas cuite alors que les
enfants attablés battent de la fourchette.
Les soirées s'étirent au rythme des "renvois"
qui tardent à venir, d'une histoire supplémentaire
pour une aînée refusant de s'endormir. Demain
cependant il faut aller travailler à la première
heure. Je ne suis pas en congé de maternité,
moi. Remords d’aller dormir en laissant au rez-de-chaussée
ces femmes épuisées avec leurs petits.
Sur les visages tirés, je déchiffre la fatigue.
Je me sens à la fois si près et si loin que
je suis maladroite avec des jeunes femmes hypersensibles.
Mes suggestions tombent parfois à faux : ce bébé
nourri à la demande me semble surallaité au
point de souffrir de coliques et de hoquets, mais mon intervention
se heurte à l'agacement de la nourrice. Bien sûr
elles savent mieux que moi : c'est leur petit. Comment pourraient-elles
imaginer que j'en ai mis cinq au monde : c'était
avant le déluge. Chacun, chacune refait le monde.
L’amour de loin
Les filles s'en vont, emmenant compagnons et enfants au-delà
des frontières. Ce n'est pas tant l'éloignement
des adultes qui me pèse, puisque la correspondance
régulière maintiendra un vrai contact, plus
profond parfois que des rencontres routinières, mais
c'est l'impossibilité de suivre les progrès
des petits-enfants. Je n'observerai pas les premiers pas
de l'une, je n'entendrai pas l'éveil de la parole
chez l'autre. Il faudra se nourrir de photos, de cassettes
et de récits. Allons! Ils sont heureux et vont leur
vie avec allégresse, n'est-ce pas ce que tu souhaitais?
Que demander de plus?
Parfois me vient la peur que leurs enfants ne nous oublient,
perdent nos noms et nos visages. Alors j'ai photocopié
en l'agrandissant et en la plastifiant la dernière
photo de toute la famille : elle servira de set de table
et entrera dans le rituel du petit déjeuner.
C'est un cadeau de départ, un talisman. Face à
mon bol de café, je pense aux voix tâtonnantes,
teintées déjà d'un accent sévillan
ou portugais, qui prononcent nos noms et reconnaissent les
absents : la litanie des êtres aimés loin des
yeux, mais près du coeur. pp.114-115
Eloge de l’attention
A défaut de transformer le monde, nous pouvons changer
le regard que nous portons sur lui. Une attention concentrée
et une attention détendue, rêveuse, tout à
la fois. L’attention concentrée ne se laisse
pas distraire de son projet ou de l’objet de sa réflexion.
Elle résiste à la tentation d’éparpillement
en tous sens. Curieusement, lorsque je m’attelle à
une tâche, surgissent des idées intéressantes
pour d’autres domaines de mon activité. Traversée,
sollicitée, je n’arrive plus à choisir
entre le désir de tout dire et le souci de ce que
je tente de communiquer. J’ai à me recentrer.
Cette concentration suppose sobriété, dépouillement,
renoncement à ce qui n’est pas essentiel pour
l’instant. Viser la cible en détournant le
regard des points extérieurs. Elle dégénérerait
en tension, en raidissement presque aussi nocif que la dispersion
si elle n’alternait avec l’autre attention.
La rêveuse flânant autour de son objet, réceptive
à l’inspiration vagabonde. Elle laisse venir
les pensées les plus utopiques et les accueille avant
d’opérer une sélection. Peu soucieuse
de donner trop tôt une forme définitive qui
figera, elle prend le risque d’errer pour élargir
sa vision, la nourrir, sans arrière-pensée
de rendement immédiat. Croquis d’artistes au
fil du voyage, contemplation, notes d’écrivain
: apparente inaction, voire demi-sommeil de la création.
Elan qui prend le temps de creuser et d’élargir.
Tant de rêves veillent en nous, au sein de la matière
et cherchent forme pour autant que nous ne leur imposions
pas d’être utiles tout de suite.
- J’ai vraiment besoin de deux jours à moi
pour cette mise en scène.
- Deux jours?
- Oui, un temps où je lis en picorant ici ou là,
je me balade, je dors, je fais le vide tout en restant poreux.
- Ce n’est pas simple à faire comprendre aux
autres, ce besoin de rien.
- Bien sûr! Mais sans cela je ne peux pas créer
du neuf, je me répète.
Que disons-nous à l’enfant évadé
dans son imaginaire, à l’homme que nous aimons
et qui semble distrait:
- A quoi penses-tu?
Laisser à chacun son droit de rêve, la clef
des songes, un espace impérieusement privé.
Là surgissent les fleurs de l’imprévisible,
d’une beauté sans précédent.
Intérêt désintéressé
Sur le sentier fanent primevères, jacinthes sauvages,
jonquilles des bois abandonnées par les prédateurs
: cueillettes intempestives, brutales et sans suite. Admirer,
s’emparer, jeter : est-ce ainsi que nous manifestons
notre intérêt? « Pour la beauté
du geste » signifie qu’un acte est posé
« dans un esprit désintéressé
». La petite Suzanne Lilar, en promenade avec sa maman,
s’arrêtait devant la grille qui défendait
une magnifique demeure gantoise au fond de son parc; elle
observait que "les choses n'étaient pas moins
belles de ne pas être possédées"(1).
Une approche plutôt qu’une conquête. Nous
ne sommes que locataires, usufuitiers, jamais propriétaires
des êtres ni des choses.
Il y avait dans ma classe des jumelles appartenant à
une famille nombreuse presque exclusivement féminine.
Nous étions subjuguées par leur indépendance
et leur drôlerie. Des années plus tard, je
les retrouve pareilles à elles-mêmes en dépit
des turbulences de leur existence. J’évoque
la personnalité peu ordinaire de leur maman; elles
m’apprennent qu’à sa mort, aucune fille
n’a voulu s’arroger le diamant solitaire qu’elle
portait, alors, à date fixe, elles se retrouvent
dans un petit restaurant de la capitale pour manger entre
elles et léguer à la suivante le bijou. Ainsi
cet objet de convoitise devient un symbole d’affection:
leur mère passe de doigt en doigt. C’est un
plaisir qui voyage au lieu de se fixer. Décidément
elles m’étonneront toujours.
Nous ne sommes pas détachés, nous voudrions
toujours ne fut-ce que dresser notre tente pour rester sur
le terrain. Un CD, une vidéo, un livre nous plaisent-t-ils,
nous rêvons de les acheter au lieu de les emprunter;
cependant l’expérience nous a démontré
que nous lisons, que nous écoutons ou regardons en
priorité ce que nous avons à rendre sans délai,
alors que nous déposons nos derniers achats sur une
étagère pour le jour où nous aurons
le temps! Quand se lèvera-t-il cet improbable matin?
J’aime mémoriser un texte de poète ami,
afin qu’il ne me quitte jamais (pauvre mémoire
décriée, délaissée, par ces
temps de machine à calculer et d’ordinateur
omniscient!). Chaque héros de Farenheit, le film
de François Truffaut ne devenait-il pas un livre
vivant : celui qu’il avait appris par coeur? pp.174
à 177
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